Dans le contexte de la fin de la République de Weimar qui évolue de plus en plus dans un sens autoritaire, le libéralisme politique et la démocratie parlementaire font l’objet de critiques venues aussi bien de la droite (la révolution conservatrice) que de la gauche (les différentes formes de marxisme). L’évolution politique de l’Allemagne semble donner raison à ceux qui comme le social-démocrate Hermann Heller dénoncent un « libéralisme autoritaire », qui rompt avec le libéralisme classique, et correspond à un nouvel âge du capitalisme, celui du « capitalisme de monopole ». Dans les années 1930, quand le fascisme devient une réalité en Allemagne, ces analyses critiques débouchent souvent sur une théorie de ce qu’on peut appeler le « totalitarisme ». On s’intéressera dans ce séminaire aux analyses philosophiques et sociologiques de cette mutation du libéralisme, notamment au sein de l’Institut de Recherches en sciences sociales (Institut für Sozialforschung) de Max Horkheimer, qui développe au début des années 1930 un projet pluridisciplinaire (entre sociologie et philosophie) pour analyser de façon critique l’état de la société capitaliste en crise. Lorsque le nazisme arrive au pouvoir en Allemagne, et que les membres de l’Institut sont forcés à l’exil, ce programme de matérialisme interdisciplinaire se poursuit : les travaux se concentrent sur le phénomène de l’autorité en tant que phénomène psychologique, culturel, idéologique et anthropologique. À la fin des années 1930, alors que l’Institut définit son programme comme celui d’une « théorie critique », on observe un tournant politique de l’Institut et le regard se tourne vers l’État autoritaire et ses structures. Plusieurs lectures concurrentes sont élaborées au sein (notamment par Franz Neumann et Friedrich Pollock), ce qui donne lieu à des controverses, qui contribuent à la discussion sur le totalitarisme qui se développe à la fin des années 1930 dans les cercles d’allemands exilés. Les analyses de l’Institut seront mises en regard d’autres théories moins marquées par le marxisme (comme celle de Hannah Arendt). Elles seront également confrontées aux tentatives de refonder le libéralisme sur de nouvelles bases tenant compte de la faillite du libéralisme classique (comme « l’ordolibéralisme »). À l’heure où certains auteurs croient voir - à tort ou à raison - un retour des années 1930, on s’interrogera également sur l’intérêt actuel et les limites de ces analyses.
- Enseignant: Olivier Agard