Le genre, comme toute réalité sociale, se traduit dans l’organisation de l’espace par l’existence de différentes communautés humaines. Selon le lieu et l’époque, la « géographie » du genre, l’assignation genrée des espaces de l’activité humaine, diffère donc. La « géographie » remplace, à l’ère des grandes navigations, à partir de la fin du XVe siècle, la « cosmographie » : elle n’est plus, comme dans le système de Ptolémée qui a longtemps fait foi, l’étude de la Terre selon un point de vue céleste et surplombant mais l’exploration des espaces qui la constituent de manière horizontale, depuis sa surface même et à hauteur d’individu. L’étude de ces espaces est aussi celle de normes sociales : des lieux sont en effet assignés à des activités genrées, depuis les gynécées de l’Antiquité jusqu’aux gentlemen’s club de la haute société britannique. L’accès à l’espace public pour les femmes est souvent difficile. L’hétéronormativité cisgenre peut créer des nœuds problématiques dans le rapport à l’espace, comme l’exemplifient les réflexions de Jack Halberstam sur les toilettes publiques dans Female Masculinity, logique dont on pourrait trouver la subversion dans Notre-Dame-des-Fleurs de Jean Genet.
En plus de la subversion, d’autres dynamiques, de transgression ou de modification viennent mettre les espaces normés en tension et redessiner les cartographies. Les salons tenus par des femmes transforment la carte du Paris littéraire de l’âge classique ou des Lumières. Les manifestations – mouvement féministe ou marche des fiertés – deviennent des réinvestissements des villes où elles se déroulent.
L’imaginaire géographique se teinte de représentations genrées, que l’on se situe à des échelles locales ou à une échelle globale. Edward W. Said a montré combien les voyageurs européens du XIXe siècle avaient eu tendance à féminiser l’Orient. Les expériences de migration ne sont pas vécues de la même manière en fonction du genre[1].
La littérature est tout à la fois le reflet de la société où elle s’élabore, traduisant en mots ces configurations spatiales, et un lieu où s’inventent de nouvelles manières d’habiter les espaces, voire de nouvelles cités ou de nouvelles campagnes. Ainsi, certaines autrices, comme Christine de Pizan dans La Cité des dames, ont pu concevoir des espaces imaginaires, de véritables utopies gynécocratiques leur permettant de déployer une géographie alternative. On sera amené.e.s en outre à réfléchir à la notion d’ « hétérotopie[2] », ces espaces concrets où l’on tente de faire émerger une utopie, au cœur même d’une société, ou ces espaces qui sont régis par d’autres règles que celles qui ont cours hors de ces lieux clairement circonscrits.
Notre séminaire cherchera à proposer des réflexions sur ces cartographies du genre, selon le double mouvement que Laurence Dahan-Gaida y reconnaît : à la fois des manières de visualiser les espaces et de s’y orienter, de les occuper et de les transformer.
- Enseignant: Jean-Christophe Abramovici
- Enseignant: Florian Alix
- Enseignant: Adeline Lionetto