Commentaire Texte d'Isabelle Thireau

Commentaire Texte d'Isabelle Thireau

par Sophie Lamouroux,
Nombre de réponses : 2

La réhabilitation de victimes d’erreurs politiques permet d’effectuer un travail de mémoire collective suite à la Révolution culturelle. Au travers du processus de réhabilitation, les victimes font entendre des expériences souvent violentes et longtemps tues, ouvrant un espace d’expression assez nouveau. On assiste à une forme de libération de la parole des plaignants cherchant à être réhabilités. Les victimes deviennent actrices de la mémoire mais sans pour autant s’extraire du cadre du régime puisque c’est ce dernier qui orchestre les procédures de réhabilitation. Peut-on parler d’un véritable travail de mémoire collectif ou plutôt d’une mémoire « autorisée » et « encadrée » par le pouvoir chinois ? La correction d’une étiquette de classe revient-elle à rendre justice ou simplement à opérer un ajustement administratif/idéologique ? 

 

La réhabilitation semble demeurer un outil politique, au service des idéaux du parti. Les critères de réhabilitation s’élargissent mais sont néanmoins stricts selon le profil du plaignant. N’est-elle donc pas essentiellement un outil politique destiné à redorer l’image du parti plutôt qu’un moyen pour les victimes d’obtenir justice ? Le parti reste juge et arbitre de ses propres fautes car ce sont des organes du parti qui acceptent ou non la réhabilitation (« une tête, trois pieds, deux face-à-face »). Ne serait-ce pas sous couvert de justice une méthode de légitimation du parti ? 

 

La restitution est limitée par une absence d’indemnisation et de réparation pour certaines victimes. Les réhabilitations sont sélectives et donc partielles (« les seuls grands coupables sont les membres de la bande des Quatre et Lin Piao ; les centaines de milliers de cadres locaux ayant prononcé des sanctions abusives ou erronées sont de simples « parties en cause »). Le cadrage de ces réhabilitations pose question sur les objectifs sous-jacents. En désignant quelques coupables seulement, le parti ne cherche-t-il pas à masquer sa responsabilité ? 


En réponse à Sophie Lamouroux

Re: Commentaire Texte d'Isabelle Thireau

par Alexandre Pouhaer,
Les ruses de la Démocratie d’Isabelle Thireau fut un livre très intéressant. Isabelle Thireau a su nous décrire avec précisions et avec des exemples très intéressant les difficultés de la réhabilitation des victimes de ceux avant et après la Révolution culturelle. Par ce chapitre, deux questions me viennent à l’esprit :

Tout d’abord, cette situation échappe très vite au contrôle des autorités. La simple réintégration des victimes tourne à une volonté d’indemnisation des torts causés et dans certains cas à accuser les autorités d’avoir commis, non pas des erreurs, mais des actions immorales et illégales. De plus, débordé par les réclamations, le comité central ne peut répondre à toutes les demandes. La population a-t-elle vu dans la réhabilitation une nouvelle preuve des faiblesses du parti qui invite les victimes à témoigner sans même avoir le pouvoir (ni même la volonté) de réparer les fautes commises ?

Les témoignages de plusieurs lettres nous ont montré dans le cadre des campagnes politiques la force souvent violente et exagérée que peut utiliser certains membres du parti. Il s’opère une inversion que nous retrouvons dans ce témoignage : « Au lieu de punir ceux qui ont porté préjudice on punit celui qui a subi le préjudice ». Finalement, la violence orchestrée par des cadres toujours en liberté n’est-elle pas la preuve aux yeux de la population d’un coup manqué du parti de punir les ennemis du communisme dans toutes les campagnes politiques précédentes ?
En réponse à Alexandre Pouhaer

Re: Commentaire Texte d'Isabelle Thireau

par Eliot Desenclos,
Les ruses de la Démocratie est un titre qui nous permet déjà de nous poser la question : Le xinfang est-il une ruse administrative : un moyen de donner au peuple le sentiment d’être entendu tout en préservant le contrôle central ? Isabelle Thireau met en évidence ce paradoxe, tout en montrant un pouvoir moins répressif voir même "compréhensif" le Comité central joue la carte d'un pouvoir transparent à l'écoute de ses administrés. Néanmoins, on retrouve une structure verticale et paternaliste de communication entre le peuple et l’État qui peut avoir pour objectif "d'endormir" la population. Les citoyens ne se mettent pas dans une situation de remise en cause du pouvoir car celui-ci lui donne l'illusion qu'ils peuvent vraiment avoir une influence sur celui-ci. Il permet également aux autorités de repérer des citoyens mécontents voir séditieux au régime et de faire taire cette opposition si elle devient trop gênante. Alors le passé est-il mobilisé pour rassurer ( dans une forme de continuité culturelle) ou pour neutraliser la contestation (en donnant un cadre à la plainte) ?
Le chapitre 6 met une autre arme du régime : la réhabilitation. Pour nous, occidentaux, il nous parait impensable qu'une personne ayant été condamné puis gracié puisse reprendre un pouvoir conséquent. Par exemple, Philippe Pétain, condamné à mort – par 14 voix contre 13 est gracié puis emprisonné à perpétuité ou il termine sa vie peu de temps après le le 23 juillet 1951. Bien que gracié, Pétain n'est pas réhabilité, il gardera pour la postérité l'image du collaborateur avec le régime nazi au détriment de la nation.
En Chine, nombre de proches de Mao ont été emprisonné, puis réhabilité, l'un des exemples les plus concret est celui de Deng Xiaoping. Disgracié dans les années 60 durant la Révolution culturelle, il est réhabilité une première fois en 1973 puis est remis à l'écart pour être pleinement réhabilité en 1977 pour enfin redevenir vice-Premier ministre puis, progressivement, le véritable dirigeant de la Chine à partir de 1978. Il a été écarté car il ne convenait pas, à une certaine période, aux volontés de Mao mais bien que disgracié plusieurs fois, il parvient au sommet du pouvoir. Cette spécificité chinoise est intéressante, d'un camp de rééducation politique par le travail on peut reprendre quelques années plus tard un poste important. Mais est-ce une véritable réhabilitation? Est-elle un outil politique plus qu’un véritable processus de justice ? Est-ce qu’il peut y avoir une forme de réhabilitation pour Lin Biao par exemple?
Thireau souligne dans ce chapitre que cette démarche s’accompagne d’une gestion sélective de la mémoire collective. Les médias et les institutions publiques mettent en avant des cas de victimes de la Révolution culturelle ou de la Bande des Quatre, mais évitent les épisodes où la responsabilité du Parti tout entier pourrait être questionnée. Cette sélection oriente la mémoire nationale et cette réécriture mémorielle s'inscrit dans le temps et devient une vérité. En se montrant capable d'autocritique, le Parti montre sa capacité d'évolution et de compréhension de ses administrés mais en réalité il demeure le seul acteur légitime du processus mémoriel.