Les Ruses de la démocratie (chapitre 6), Isabelle Thireau
Christina Dahiri Lefèvre
I. Quels sont les grands axes du chapitre 6 ?
Il y a plusieurs points importants mis en avant dans le chapitre 6 de l’ouvrage d'Isabelle Thireau:
En Chine, après la mort de Mao, la correction des erreurs politiques passe par la réhabilitation de ceux qui en ont été victimes plutôt que par la condamnation de ceux qui en ont été responsables. La victime est reconnue innocente des fautes dont elle a été accusée. L’objectif est de mettre en place la paix civile tout en réussissant à mobiliser les soutiens nécessaires à la nouvelle politique.
Cette réhabilitation connaît deux temps différents: le premier s’étend d’octobre 1976 à décembre 1978. Le mois de décembre 1978 constitue ensuite un véritable tournant. C’est à partir de ce moment-là que commence une politique globale de réhabilitation à l’égard des 5 catégories noires d’une ampleur inédite.
On assiste à une nouvelle ère marquée par de nouvelles pratiques, notamment la libéralisation de la parole, et même si processus imparfait, on voit que les actions de Mao peuvent désormais être évaluées et ne se présentent plus comme un dogme.
Cependant, cette démarche comporte plusieurs limites, entre autres la privation des victimes du droit d’accusation, une gradation entre les personnes victimes avant ou après 1966 et des difficultés dans les démarches administratives de réhabilitation.
Pour mener à bien ce projet, de nombreuses institutions existences sont mobilisées telles que les bureaux des Lettres et visites ou bien des organes de la Sécurité publique.
II. Quels sont les sujets dignes d’approfondissement ?
Il est intéressant de comparer le processus de réhabilitation des victimes entre la Chine et d’autres pays:
-En Chine, les victimes ont été réhabilitées très peu de temps après la mort de Mao, il s’agit même du premier pas qui a été fait dans le long processus de révision. Cependant, la réhabilitation est souvent lente dans la plupart des cas. Dans un pays comme l’Espagne par exemple, les victimes de la guerre civile et du franquisme ont plutôt été les dernières à être reconnues dans le processus mémoriel. Le pays a déjà eu des difficultés à reconnaître les coupables mais ces difficultés ont été encore plus grandes pour rendre justice aux victimes. Et il s’agit d’un problème étant toujours d’actualité, même 40 ans après la mort du dictateur.
On peut également se pencher sur la rapidité de l’examination des dossiers et l’absence de face-à-face entre accusateurs et accusés:
-Il est intéressant de mettre ce point en parallèle avec le processus de réhabilitation des victimes en France, que l’on peut illustrer avec un exemple précis, le procès de Klaus Barbie en 1987 à Lyon: le fait de mettre le bourreau face à ses propres crimes et ses victimes, même près de 50 ans plus tard, est un point central, et l’ancien bourreau n’est pas « oublié » dès que la victime est supposée être « dédommagée ».
-Ainsi, le processus de réhabilitation dont nous parle Isabelle Thireau peut être qualifié d’incomplet. On peut alors se poser deux questions: peut-on véritablement basculer dans une nouvelle ère en décidant d'oublier les bourreaux ? Si cela est possible de façon concrète, l’est-ce également sur le plan symbolique, sur celui de la mémoire collective ?
De même, il est intéressant de se pencher sur la temporalité de la révision: ce qui est saisissant est la rapidité de ce processus puisque l’essentiel se déroule finalement en l’espace de 10 ans, entre 1976 (mais surtout à partir de 1978) et 1986. Or c’est très souvent le contraire qui arrive: les victimes, dans leur grande majorité, sont reconnues et dédommagées une par une bien plus tard. Tel est le cas en Espagne par exemple où il a fallu attendre plusieurs décennies car les plaies étaient encore trop ouvertes dans les années 1970 ou 1980.
Ce qui est frappant est l’euphémisation générale qui caractérise la période de révision: aucune question sur les problèmes de responsabilité, culpabilité etc. De même, la réhabilitation a une dimension très « pratique » qui ne tient en compte ni les émotions ni la souffrance des victimes. Peut-on dès lors parler d’une mémoire négative car partielle, fragmentée, faisant des impasses sur ce qui la met mal à l’aise ?
On peut également s’interroger sur l’encadrement chronologique du processus de réhabilitation, de 1976 à 1982. Isabelle Thireau explique que dès 1982 plusieurs bureaux des Lettres et visites ferment car ceux-ci considèrent qu’ils ont rempli leur mission. On peut comparer cette décision avec la situation d’un autre pays, la France par exemple où les processus de réhabilitation, révision ou mémoriels ne sont pas aussi courts.
Enfin, le système de réhabilitation dévoilé dans le chapitre se distingue par son ambiguïté (qui peut d’ailleurs rappeler ici le titre de l’ouvrage, Les Ruses de la démocratie). Le récit des victimes n’est pas exposé de manière publique et le moment où celles-ci apparaissent est également celui où elles disparaissent puisque la sanction subie est supprimée quand elle est reconnue injuste:
-Il semblerait à première vue que la victime ait plus de droits car la réhabilitation est immédiate. Mais cette réhabilitation, au regard de ce qu’elle implique, n’est-elle pas un moyen pour mieux faire taire les victimes ? (d’où le qualificatif de « ruse »). Le chapitre est bien écrit car il fait suivre une évolution: on pense au début que le système est mieux car plus efficace mais on voit après qu’il s’agit plutôt d’un système pervers par certains aspects qui permet de vernir la société sans s’attaquer aux fondements (les bourreaux).
—> Cette situation est ici opposée à ce qui se passe chez nous: elle est efficace dans une certaine mesure car rapide mais elle ne présente aucune valorisation du témoignage. Dans les pays occidentaux ou du moins dans la plupart d'entre eux c’est au contraire cette parole de la victime qui est mise en avant avec l'idée que celle-ci doit être publique et doit être diffusée.