Remarques :
Isabelle Thireau, les ruses de la démocratie (Chapitre 6) :
1. La réhabilitation, bien que représentant un pas essentiel vers la construction d'une mémoire pour les victimes des débordements du Parti Communiste Chinois (PCC), reste un outil PAR et POUR le parti :
→ La réhabilitation est uniquement restitutoire (il ne s'agit pas de rétablir une cohésion sociale par le jugement des coupables, mais par la reconnaissance par le pouvoir du statut de victime des plaignants).
→ C'est du Parti (et par extension de ses institutions régionales) que vient la décision d'offrir ou non une réhabilitation, et dans quels termes (cf : « […] (la personne) elle reconnaît, du fait de la réhabilitation dont elle est l'objet, le pouvoir et l'autorité de celui-là même qui est à l'origine des sanctions injustes prononcées »)
→ Si on considère que la plupart des injustices viennent du parti, et par extension de ses cadres/leaders, c'est une manière d'orienter la construction publique de la mémoire en faveur du PCC.
→ La presse ne relaie que les témoignages des victimes de la Révolution Culturelle et de la Bande des Quatre (ciblage par le Politburo en place de ses anciens rivaux). Il y a ici une manière pour le régime d'assurer une continuité (le PCC est toujours l'organe de pouvoir) MAIS, de marquer une coupure avec les débordements passés.
La réhabilitation est donc un outil de politique publique pragmatique : en supprimant les « classes noires », le Parti semble vouloir rompre avec la logique de classe. CEPENDANT, il reste toujours au sommet de la société chinoise.
2. La réhabilitation représente une rupture avec la ligne idéologique dure du Régime.
→ Elle autorise la formulation de critiques envers des politiques passées (notamment celles édictées par Mao), et donc une désacralisation du dogme. C'est la faillibilité du pouvoir politique qui est mis en avant.
→ La parole se libère, même si les réparations sont limitées pour les victimes.
→ Rupture avec la vision marxiste de l'histoire : Si l'on permet de revenir sur l'histoire et de mettre fin à la lutte des classes (moteur de l'histoire pour le marxisme), cela représente théoriquement un ralentissement.
→ On observe également une rupture avec la vision totalisante de la société. Comme mentionné par Mme THIREAU, c'est l'arrivée du « JE » sur la scène rhétorique (via les plaintes), et donc une mise en avant des intérêts des individus.
= Il est pourtant encore précoce de parler de « libéralisation du régime » (cf : point 1).
NUANCE :
→ Il est important de noter que la réhabilitation n'est pas une pratique qui rompt totalement avec les racines culturelles chinoises. L'administration des Lettres et des Visites est certes inédite en terme d'ampleur, mais, la réhabilitation en elle-même était une politique utilisée sous l'Empire.
→ La logique semble la même pour l'Empire Chinois d'antan et le PCC : le Régime reste le même, mais les élites donnant le « la » quant aux normes de conduite changent, et avec elles changent les définitions des crimes/charge d'accusation.
→ La réhabilitation est-elle réellement efficace comme politique de réconciliation sociale, tout en sachant qu'elle ne concerne que les victimes, et donc renforce un certain sentiment d'impunité ?